L'écriture ABCD

“La grafie ABCD ou coment ecrire le galo a son amain”

Préface

Ecrire une langue, quelle qu’elle soit, pose toujours des problèmes.

D’abord parce qu’on part toujours d’une langue parlée qu’on essaye de faire vivre sous une forme différente de l’oral : l’écrit est visuel, synthétique, à usage généralement différé, là où l’oral est auditif, linéaire et à usage généralement simultané.

Ensuite parce que cette mise à l’écrit remplit des fonctions formelles en partie différentes de celles de la langue parlée : mémorielle, littéraire, administrative, éducative, politique…

Enfin parce que les fonctions principales des langues sont de deux ordres complémentaires : communiquer avec ceux qui les comprennent (à l’oral et/ou à l’écrit), ne pas communiquer avec ceux qui ne les comprennent pas c’est-à-dire signifier une ou des identité(s) distincte(s).

L’addition de ces trois sources de problèmes conduit à un exercice de haute voltige dans la recherche d’un équilibre adapté à une situation donnée : relations entre les bases orales et les formes écrites (plus ou moins proches ou distantes), adaptation aux fonctions effectivement remplies ou souhaitées (de façon réaliste… ou parfois utopique), acceptabilité sociale (être comprise et acquise par ceux qui sont censés s’en servir) et affichage identitaire (donner une image suffisamment distinctive et reconnaissable de la langue).

Et tout ceci selon chaque situation toujours complexe puisque les langues sont hétérogènes, le plurilinguisme général, et les idéologies linguistiques si influentes…

On comprend qu’il y ait toujours des débats, voire des conflits, ainsi que des consensus toujours fragiles autour de ces questions, même pour les langues dont l’écriture est ancienne, très vivante et appuyée par des forces sociales et institutionnelles très puissantes (cf. les débats sur l’orthographe du français…).

Quand il s’agit d’un ensemble de pratiques linguistiques ne bénéficiant pas de ces soutiens puissants, ni d’une écriture installée, ni même d’une reconnaissance claire en tant que «langue» distincte d’une autre et «digne» d’être écrite, la mise en place d’une graphie commune est d’autant plus délicate.

Les auteurs de ce livret le rappellent très bien pour le gallo. Entre un français hégémonique si proche et un breton celtique si emblématique, entre une oralité locale si dominante et une exclusion sociale si forte, la voie est étroite. Forts d’une expérience durable et d’expérimentations préalables, les auteurs de ce projet rassembleur de graphie pour le gallo proposent un équilibre entre les polarités contradictoires qui dynamisent et complexifient l’écriture des parlers romans de Haute-Bretagne.

D’autres propositions et d’autres équilibres restent bien sûr possibles. Le degré d’adoption et d’utilisation ou de désintérêt, voire de rejet, de telle ou telle proposition constituera à coup sûr un indice de la situation présente et à venir du gallo, qui mérite une attention soutenue et urgente pour qui est attaché à cette expression linguistique et culturelle et aux liens sociaux qu’elle peut porter ici en Bretagne, quelque part en France, en Europe et dans le monde.

Philippe Blanchet

Professeur de sociolinguistique et de didactique des langues.
Université de Rennes 2-Haute-Bretagne

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ens/ecriture.txt · Dernière modification: 2010-01-27 10:30 par deveaux.daniel